jeudi 27 décembre 2018

Le mal de révolution. Quel est exactement le problème avec les Gilets jaunes ?

Souvent c’est lorsque la société a l’apparence d’aller mal qu’on prend la mesure de ce que cela implique qu’elle aille bien. Dans le cas précis de la « crise actuelle », l’apparence reste une apparence. Car malgré le vacarme médiatique cette société tient bien debout, la nuit comme le jour : les pauvres continuent à créer la richesse pour les riches, les migrants se font pourchasser, les damnés pourrissent en prison, les industriels nous tuent à petit feu et tout le monde semble sombrer dans les tristes images de bêtise généralisée. Pourtant, c’est cette apparence de rupture dans son rapport à la société actuelle qui peut, à mon avis, donner quelques indices quant au terrain sur lequel nous faisons désormais nos pas : le problème avec les Gilets jaunes est le même qu’avec la société dont ils font partie.
Il me paraît essentiel de poser la question de manière la plus large possible. Certaines prises de distance récentes par rapport à ce mouvement populiste sont bien nécessaires et ont le mérite d’exister. Elles effleurent quelques problèmes d’importance en passant, mais cela avant de conclure de la même manière qu’à n’importe quelle occasion, n’importe quel mouvement social, n’importe quelle météo. Cette invariance de la part de certains compagnons est troublante et c’est en partie à elle que voudrais répondre avec le plus de camaraderie possible. En revanche, il n’est pas dans mes intentions de critiquer les positionnements infâmes et opportunistes de la part de nos ex-camarades sous teintes libertaires délavées – des positionnements complaisants envers des horreurs que je ne croyais jamais voir sous le pavillon anti-autoritaire ; je voudrais contribuer à la critique des rapports sociaux existants pour qu’un débat plus large et non-consensuel débouche sur d’autres réponses que celles qu’on a pris l’habitude de trouver. En d’autres mots, je ne veux pas confirmer ce sur quoi je suis d’accord dans les prises de distance susmentionnées ; je voudrais contribuer à ce qui n’a pas encore été dit.

***

Pourquoi un mouvement hyper-médiatisé, pas exactement plus massif que n’importe quel mouvement social, d’abord aux sensibilités puis aux revendications pour le moins douteuses, suscite autant d’hésitation de la part de ceux qui, d’une manière ou une autre, souhaitent la fin de toute domination ? Des compagnons ont déjà évoqué le fétichisme des moyens (blocage, sabotage, émeute, pillage, affrontement), ainsi que la coïncidence purement formelle entre certaines méfiances au sein de ce mouvement (des porte-paroles, des syndicats, des partis politiques) et les principes qui nous sont chers (refus de la représentation). Mais peu, à ma connaissance, ont parlé de notre propre mal de révolution qui est la source de bien des aveuglements. De ce mal qui attire le regard vers chaque petite braise en espérant que celle-ci serait prometteuse de quelque chose de fondamentalement autre – au point où elle nous rend parfois aveugles à des vraies brèches qui s’ouvrent là où nous les attendons moins. Dans la mesure où la critique des agissements et des positionnements des autres ne devrait pas être un exercice d’auto-satisfaction, je propose de chercher les causes de cécité dans quelque chose qui nous est commun – nous tous qui sommes profondément dégoûtés par ce monde et qui en cherchons une issue. Cette « générosité » critique n’empêche en rien de tourner le dos à certains ex-camarades, car il n’y a pas d’autre nom pour ceux qui passent leurs jours et leurs nuits sur les réseaux sociaux et restent aveugles aux revendications nationalistes, voire ultra-nationalistes de ce mouvement qu’à ce jour personne n’a dénoncé « de l’intérieur ». Il y a des erreurs qui finissent par ressembler à des choix malgré elles.

En cette grande époque de confusion, il n’est jamais anodin de commencer par des banalités de base. Car avant d’aborder la question des Gilets jaunes il faudrait se rappeler le contexte dans lequel se déroule ce spectacle fluorescent. L’hyper-médiatisation donne l’illusion lénifiante que c’est le désordre du mouvement qui fournit le contexte, comme si les blocages, les sabotages, les émeutes et les pillages étaient venus en droit chemin depuis un autre monde. Comme si les actions dépassaient les intentions en quelque sorte. À force de répéter que les casseurs sont apparus « en marge de manifestation », les journalistes finissent par nous convaincre de leur transcendance. Qu’il y ait des casseurs qui n’appartiennent pas aux manifestations, qu’il y ait des parties sans rapport au tout. De la même manière, toutes ses « dégradations » ont la fausse apparence d’être radicalement autre chose que le monde où l’on vit. Lorsque les apparences médiatiques nous réchauffent le cœur davantage que les horreurs relatées au quotidien, la représentation se confond avec la réalité et gagne l’esprit révolté. D’où l’aveuglement quasi-total devant l’image d’émeute : même si tout le monde sait que les destructions en soi parlent peu des intentions de leurs auteurs, la plupart préfèrent se comporter comme si elles étaient portées par les actions elles-mêmes, ceci malgré les individus qui y participent.
Le contexte, donc, n’est pas fourni par le désordre du mouvement, car ce désordre ne dit rien de ce qui passe par les têtes des gens. Le vrai contexte de ce mouvement est l’aliénation extrême et décomplexé, qui ne se cache ni dans les paroles, ni dans les actes des Gilets jaunes. Cette aliénation passe avant tout par l’identification personnelle à son rôle social. La croyance d’être fondamentalement identique à sa fonction dans la société est peut-être plus répandue que jamais. Même les travailleurs les plus intensément exploités, tels les saisonniers, les livreurs à vélo, les intermittents de toute espèce, s’identifient à leur métier au point de former des communautés autour du rôle économique qui leur a été attribué dans cette société. Pour les autres il reste toutes les communautés imaginaires selon les penchants spirituels, sexuels et récemment même « raciaux ». Ainsi la vie sociale, affective et amoureuse se trouve nettement divisée en tant qu’auxiliaire par rapport à ce que chacun est socialement, selon le rôle que cette société nous attribue. Dans une société où la nécessité de vendre son travail pour survivre conditionne forcément la vie sociale, les rôles sociaux sont inévitablement définis par le rapport au travail, ne serait-ce que négativement, comme c’est le cas de certains chômeurs assumés. Mais quel que soit le rôle social, rien n’est plus favorable au maintien des rapports sociaux en place que cette identification à son rôle dans leur sein.
Cette identification n’a fait que s’accroître durant ces quelques décennies de pacification sociale. Il suffit de comparer quelques films d’aujourd’hui à ceux d’antan pour s’apercevoir de l’effacement progressif de cette scission entre les rôles sociaux des personnages et leurs « vraies » aspirations dans la vie. En règle générale, le héros d’antan refuse son rôle dans lequel il se sent confiné et incapable de vivre ou d’être autre chose. Même les flics dans les polars agissent à partir de ce qu’il y a de humain en eux, par opposition à ce qu’il y a de flic. Le héros d’aujourd’hui agit en affirmant son rôle social : en tant que chef d’entreprise, en tant que paysan, en tant que politicien, flic ou pompier… Toute représentation converge vers ce mensonge absolu qu’on puisse s’épanouir en tant que membre de cette société.

Les réseaux dits sociaux ne font qu’exacerber cet aplatissement en donnant une plateforme pour s’exhiber avec plus ou moins de goût. Il est évident que les pensées réduites aux images ou à quelques 280 caractères ne sont pas des idées à réfléchir et débattre entre plusieurs personnes. Le fait de relayer ou de ne pas relayer une certaine information, une certaine image ou une certaine blague sur le Web a peu avoir avec leur contenu. Il s’agit avant tout d’exhiber les attributs de soi-même : plus important que le contenu d’un message est le fait que c’est moi qui le relaie. Dans cette situation il n’est pas étonnant que les idées qui ne sont pas effectivement réduites à quelques images ou phrases sont souvent tout à fait réductibles au format des réseaux sociaux. Tel est le cas des textes militants qui ne sont pour la plupart pas plus nuancés que les autocollants voués à les « populariser ». Ceci pour dire à quel point l’aliénation déborde les groupements sociaux selon leurs virages à gauche ou à droite. Il s’agit d’un fait social qui nous concerne tous et dont il ne faudrait pas sous-estimer la portée.

Il est désolant de voir certains admirer l’horizontalité de ce mouvement, car celle-ci, abstraction faite de son contenu, n’est jamais rien d’autre qu’un passe-tout pour les manipulateurs de toute espèce. C’est d’ailleurs pour ça que multiples réunions pendant des épisodes révolutionnaires étaient systématiquement interdites aux politiciens et aux syndicalistes. Mais il est tout à fait stupéfiant d’entendre parler d’une auto-organisation quelconque lorsqu’il s’agit des échanges sur les réseaux sociaux ! Ce qui me paraît un préalable indispensable pour n’importe quelle forme d’auto-organisation à grande ou petite échelle, c’est la rencontre, ne serait-ce que celle des idées… Or, la plateforme d’aplatissement que fournissent les réseaux est tout sauf favorable à de telles rencontres, pour des raisons évoquées ci-dessus. L’idée que les réseaux sociaux fournissent une rupture dans les modes de communication appartient au monde des mensonges. Il est donc très malheureux de constater que même les compagnons quelque peu obsédés par la toujours vulnérable surpuissance du « techno-monde » avalent la pilule quand c’est opportun de le faire.

Le plus important à souligner au sujet des réseaux sociaux est le fait que ceux-ci ne font que recycler les formes d’aliénation qui les précèdent. Ils ne fournissent aucune occasion de partager « sans médiation », comme disent certains. C’est pour cela que l’aspect dit non-centralisé et non-hiérarchique de ce mouvement n’est qu’un leurre promu depuis belle lurette par ceux qui sont aujourd’hui ses leaders rivaux. Ainsi toutes les grandes idées sorties de la gueule de ce mouvement ont à l’origine des personnages bien précis, très actifs sur les réseaux et très loin de l’apolitisme revendiqué : le noyau dur pour la VIe République et contre le « mélange racial » d’Éric Drouet (l’auteur de l’appel du 17 novembre) et Priscilla Ludosky (page Facebook La France en colère) ; l’adjacent Christophe Chalençon, un simple forgeron qui n’aime pas « l’oligarchie des énarques » et les musulmans ; les politiciens de droite « modérés » des Gilets jaunes « libres ». Tous sont caractérisés par cette étrange constante nationaliste qui semble déranger peu en dehors des groupuscules connus de l’ultra-droite. Ayant lu les 42 doléances à l’origine emphatiquement « mystérieuse » selon les journalistes, on pourrait se demander s’il y a quelque chose d’autre qu’un souci de concurrence dans le fameux « rejet » du Rassemblement national par les Gilets jaunes : des salaires calibrés à l’inflation pour les français à l’expulsion systématique des déboutés du droit d’asile, la pleurnicherie de « je ne suis pas raciste, mais il faut s’occuper de sa famille d’abord » n’a rien d’original – bien qu’il faille être un peu français au fond de l’âme pour ne pas s’en inquiéter.
Que tout cela ne soit pas partagé par tout le monde dans la nébuleuse fluo, c’est une chose. Que personne n’ait la moindre chose critique à dire là-dessus, c’en est une autre.

L’idée même de référendum qui, entre autres horreurs, fera « entendre et appliquer » les 42 chialeries est depuis longtemps soutenue par un supporteur fervent du fluorescent pisseux, un dénommé Étienne Chouard. Ami de Soral avec qui il ne se trouve en désaccord que sur ses opinions aux sujets de l’homosexualité et du féminisme, cet anarchiste auto-désigné est partisan de la démocratie athénienne dans la douce France. À commencer par les référendums d’initiative citoyenne, RIC pour les initiés, qui régleront les questions nationales de grande importance, telles les 42 revendications, le Frexit et on peut imaginer la suite. En parfait accord avec son désaccord face aux « élites », la totalité du mouvement a à ce jour repris cette revendication puante des atrocités à venir. Voilà pour les assemblées constituantes et la démocratie directe.

La liste des problèmes évoqués ci-dessus n’est pas exhaustive, mais elle illustre à quel point l’avalanche de merde à venir était déclenchée de manière tout à fait centralisée et politicienne. L’exacerbation de l’aliénation quotidienne par les réseaux sociaux ne permet rien d’autre que la confusion, porteuse de la Réaction crasse. On ne pourrait trop souligner le rôle joué par les pseudo-philosophes obscurantistes – bloggeurs, vidéologgeurs et rhétoriciens de tout genre – qui pullulent le Web depuis des années pour sortir à présent dans les rues et sur les rond-points. Ainsi la stigmatisation, d’apparence ridicule et inoffensive, de la « globalisation libérale et libertaire » par la plume logorrhéique de J.-C. Michéa, par exemple, est cet automne sortie dans les rues de Toulouse sous la forme d’une pancarte. La bêtise du monde virtuel n’attend que l’occasion de se concrétiser et la convergence des ressentiments suppurés en ligne est peut-être la seule véritable spontanéité de ce mouvement.

Tout cela n’enlève en rien le fait qu’il y ait des gens, avec ou sans gilet, qui voient dans cette effervescence une occasion de chercher autre chose que le quotidien des rapports sociaux. Le seul fait de « tenir » un rond-point témoigne du besoin de se rencontrer en dehors de travail, en dehors du Web et en dehors de toutes les formes d’être ensemble bien désignées. Ainsi que l’émeute, malgré l’obscurité des intentions des participants, qui témoigne d’une joie de se déchaîner un tant soit peu contre le luxe étouffant. Mais il est également vrai que cela ne relève pas des caractéristiques du mouvement lui-même. N’importe quel autre contexte à la même hauteur de désordre pourrait fournir une pareille « occasion », comme disent certains. Le problème, c’est que lorsqu’on agit dans un contexte donné, on agit par rapport à ce contexte aussi. Tout comme pendant des manifestations de 2016 certains camarades se sont posés la question s’ils n’étaient pas en train de jouer aux bras armés de la CGT en prenant des risques à leur place, aujourd’hui on pourrait se demander si cet assaut au luxe, bien trié et avec une remarquable préférence pour le luxe étranger, ne servirait pas la contestation nationaliste. Car les actions parlent très rarement par elles-mêmes, surtout dans un contexte où il y a une division nette entre ceux qui manient la parole et ceux qui agissent. À force d’ignorer le monde dans lequel ils vivent, certains compagnons partisans du « désordre » ont fini par prétendre que les leaders de ce mouvement ont condamné les violences. Or, le noyau durement nationaliste, peut-être le plus influent dans les réseaux, n’a jamais condamné les violences qui, quand elles ne parlent pas, parlent souvent en leur nom.

Pour ceux d’entre nous pour qui le niveau des dégâts n’a pas le dernier mot sur la portée subversive d’un mouvement, la force de celui-ci se définit par ce qu’il arrive à mettre en cause, dans les paroles et dans les actes. Ici la rupture dans le quotidien aurait pu provoquer une mise en cause de ce quotidien, ou de certains de ses aspects, mais elle ne l’a pas fait – y compris parce que la rupture a été très limitée malgré les exagérations médiatiques. Quelques slogans répétitifs mis à part, nulle part il n’y a eu une mise en cause de la propriété, de l’exploitation, de l’État. Plus concrètement, parmi les mille raisons de se prendre à Vinci, la critique n’a jamais dépassé les prix et l’entretien des autoroutes ! Autrement dit, en dehors des intentions individuelles de ceux qui ont « saisi l’occasion », après un mois de blocages, de sabotages, d’émeutes et de pillages ce mouvement n’a contesté aucun aspect des rapports sociaux en place.

Bien qu’on ne puisse pas vraiment parler de la totalité, ni même de la majorité des gens qui participent au mouvement des Gilets jaunes, on peut très clairement parler de sa tonalité générale, concertée par ses dirigeants. Avant de parler des groupes d’extrême- ou d’ultra-droite, il faudrait s’interroger sur le nationalisme flagrant des meneurs et des suiveurs. Les troupeaux des followers, ne sont peut-être pas tous d’accord sur les aspects les plus xénophobes (et encore, une position claire là-dessus s’est perdue quelque part dans les fils effilochés des réseaux sociaux), mais à ce jour personne – à part les Gilets jaunes « libres » beaucoup plus méthodiquement politiciens de droite – n’a contesté les positions nationalistes des initiateurs, ni de leurs successeurs. Les pancartes qu’on voit sur les rond-points, y compris les plus « gauchistes », ne convergent que sur ce doux ressentiment de se sentir abandonné par les « élites » de « son » pays. Et si, comme disait Jean Malaquais, qui aime « son » pays n’aime par conséquent pas le « vôtre », alors prendre soin de « sa » famille d’abord veut inévitablement dire en laisser une autre crever.

C’est dans ce contexte-ci que les drapeaux tricolores me paraissent bien plus menaçants que ne pourraient paraître les drapeaux nationaux dans d’autres contextes. N’en déplaise aux métaphysiciens du désordre, la différence d’usage des drapeaux nationaux entre les Gilets jaunes et pendant les Printemps arabes consiste dans le fait que pendant cette belle période de révolte au Maghreb et au Moyen-Orient l’usage de n’importe quel drapeau pour symbole était largement débattu par les participants et parfois refusé par certains d’entre eux. Or, dans nos contrées d’aujourd’hui le drapeau tricolore est brandi par les troupeaux avec ou sans chef et tout simplement ignoré par tous ceux qui voudraient « saisir l’occasion ».

En dernier chef je voudrais aborder la fameuse dimension de classe de ce mouvement. Dans certains textes publiés au cours de ce mouvement, des gens se sont demandés si le fait de questionner la dominante réactionnaire des Gilets jaunes ne relevait pas d’un certain « mépris de classe ». Poser la question, c’est y répondre : il faut se sentir en dehors, voir au-dessus des déshérités pour s’interroger de cette manière. C’est la moindre des choses que de se méfier de la pureté révolutionnaire, à commencer par soi-même. Pourtant, il me paraît également vrai qu’une masse des pauvres – bien que cela soit loin d’être le cas de la composition de ce mouvement – ne fait pas un mouvement de classe. Certains compagnons rejettent le terme tout court. Soit. Je ne suis pas particulièrement attaché à une terminologie quelconque. Mais placer l’individu – une notion qui m’est chère – au centre du projet révolutionnaire ne peut pas faire économie du fait que l’exploitation de l’homme par l’homme reste au cœur des rapports sociaux capitalistes. On peut chercher un autre mot si celui-ci ne nous convient pas. Il n’en reste moins que les adeptes du fluorescent n’ont pas fait preuve du minima de méfiance vis-à-vis de l’exploitation elle-même. Tout comme les nationalistes qui fournissent le vocabulaire populiste, les participants n’ont pas exprimé leur méfiance vis-à-vis de la richesse – seulement vis-à-vis des « oligarques » qui les distribuent de manière non-méritée selon quelque système de valeurs. Même les marxistes devraient le savoir : le mérite du prolétariat révolutionnaire, aujourd’hui anéanti, est non pas d’appartenir à sa condition d’exploité mais de la refuser. Sans prétendre que les rapports de classe couvrent l’intégralité des formes de domination, ce refus me paraît la moindre des choses. Qu’il soit partiel ou intégral, obscur ou lucide, pure ou impur, ce sont des questions à dépasser dans une situation donnée. Mais en aucun cas on ne peut parler d’un assaut de classe quand la bourgeoisie elle-même n’est pas remise en cause. Aucune dialectique ne cassera les briques s’il n’y a pas de dialecticien pour le faire.

Cela mis à part, ce n’est pas la première fois dans l’histoire que les pauvres sortent en masse dans la rue pour exiger leur propre asservissement. Que la pauvreté qui leur appartient soit bien réelle ne change en rien la situation.

***

Je reviens sur notre propre mal de révolution. Sur ce point je ne suis pas d’accord avec les prises de position de certains compagnons anarchistes. Car, à mes yeux, la peine de ne pas trouver de sortie de ce monde clôturé de tous les côtés appelle à réfléchir à ce que cela voudrait dire d’entrevoir une brèche, sans réponses données en avance. Il me paraît insuffisant de se contenter de l’invariance de ses propres méthodes. Bien que prendre des distances, garder un peu de lucidité et ne pas se laisser influencer soit important, il n’en reste pas moins que la réalité à laquelle on fait face est en train de se transformer et la Réaction, politique et sociale, gagne du terrain. Se poser la question « en tant que » – anarchiste, autonome, marxiste ou autre – ne fait souvent que contourner la question : comment s’opposer à ce monde de domination de manière plus conséquente que ce qu’on a fait jusqu’à maintenant.

Il ne s’agit en aucun cas de remettre en cause la révolte individuelle. Pourtant, il me paraît indispensable de dépasser l’auto-contentement qui, très souvent, l’accompagne.

Pour cela, il est indispensable de faire preuve d’une certaine humilité devant la tâche. La bêtise qui caractérise les milieux contestataires d’aujourd’hui est certainement alimentée par l’aliénation croissante dans cette société, dont les réseaux sociaux font indubitablement partie. Mais elle est aussi nourrie par le refus catégorique de débat un tant soit peu collectif et non-consensuel parmi les compagnons. Ce qui, très naturellement, empêche l’action collective. La valorisation absolue d’action, qu’elle soit en dehors ou en-deça du cadre légal, provoque une méfiance de toute réflexion qui ne se termine pas par un appel inconditionnel à manifester, à « être nombreux » ou à attaquer.
Agir ici et maintenant est un choix qui a du sens pour les individus qui le font. Nous avons tous des manières d’y attacher une certaine importance, qu’elle soit politique, sociale, économique ou tout simplement personnelle. Pourtant, l’humilité devant la tâche, le fait de reconnaître l’insuffisance perpétuelle de nos actes, pourrait déboucher sur une ambition plus grande que s’endormir en étant content de soi : créer de l’air dans ce monde étouffant et, qui sait, peut-être un jour le transformer.
Comment avancer dans cette direction-là ? Comment entraver cette bêtise nationale ? Comment critiquer l’exploitation de l’homme par l’homme en dehors des grandes concentrations industrielles ? Comment critiquer la propriété après un siècle d’« avancées » dans ses modes de fonctionnement ? Comment combattre toutes les formes de domination sans se spécialiser dans aucune d’entre elles ? Comment arriver au cœur des rapports sociaux qui ne font que nous rendre malades ? Comment, enfin, s’y prendre pour avancer vers leur destruction ?

Comment être à la hauteur de cette impossibilité actuelle d’une révolution sociale, pour la dépasser ?
Je ne sais pas. Il y a plein de choses qui se précisent aux moments de révolte collective, tout comme il y en a plusieurs qui prennent forme aux moments de révolte individuelle. Personne se saurait donner des recettes et ceux qui prétendent en avoir devrait être virés tout de suite. Je sais que malgré les apparences nous sommes quelques uns à être en mal de révolution et je propose de réfléchir aux manières de donner des moyens à nos ambitions.

Robert de Fulminet,
dernier jour avant le solstice d’hiver, 2018.




Source : https://www.non-fides.fr

Non à la RICupération ! Non au Référendum d’Initiative Citoyenne !

Une petite musique monte depuis quelques temps dans les groupes de gilets jaunes, sur Facebook comme sur les ronds points : le RIC, Référendum d’Initiative Citoyenne. En prenant de l’ampleur, cette revendication pourrait mettre en danger tout le mouvement des gilets jaunes, en offrant une porte de sortie au gouvernement, permettant même à Macron de sauver son poste.
Le figaro ne s’y est pas trompé : le RIC est une solution à la crise des gilets jaunes. Mais une solution pour qui ? Certainement pas pour celles et ceux qui galèrent à finir le mois et qui, sur les ronds points, dans les manifs, crient leur colère depuis des semaines.
Pour les non-initiés, un résumé en deux phrases. Avec le RIC, si suffisamment de personne signent une pétition, alors il y a un référendum à l’échelle locale ou nationale, sur un sujet. Cela peut même aller dans ses versions plus radicales, jusqu’à la révocation d’un élu.

Une porte de sortie sans débourser un centime

 

S’engager à mettre en place un tel dispositif est clairement une aubaine pour Macron. Cela lui permettrait de ne pas débourser un sou de plus que les 100 balles et un mars qu’il nous a lâché dans sa « grande générosité »… Et d’en finir ainsi avec ce mouvement ! C’est là ou les ennuis commencent.

Exit Macron démission ?

 

La fin du mouvement, c’est donc le maintien de Macron au pouvoir. Avec, la possibilité, une fois votée la réforme constitutionnelle, de proposer une pétition pour un référendum… On s’arrête. Alors, ça veut dire que l’une des toutes premières demande des gilets jaunes passe sous le tapis, comme ça ?
Qu’il faudrait repasser par la case attente, puis pétition, puis référendum, pour en arriver là ou on est aujourd’hui, et alors que sa démission ne serait même pas suffisante ? Cherchez l’erreur.

Les référendums sont le terrain des politiciens.

 

Qui a les moyens de faire des campagnes électorales ? Qui peut débourser des millions pour tout cela ? A une heure ou l’argent n’a jamais été aussi important dans le processus de réunions des suffrages, ou ce sont des milliardaires qui gagnent les élections, qui peut croire qu’une campagne électorale est le lieu ou les exploités, les galériens vont se faire entendre ? Ceux qui sont à leur place en revanche, dans un processus comme celui-ci, sont les partis classiques. D’ailleurs, dans les pays ou des formes de ce dispositif existe déjà, ils sont utilisés par ces partis. Et pour quoi faire, tiens ? On va être carré, impartiaux et prendre deux exemples venant de bords politiques opposés.

Deux exemples d’utilisations.

 

2009. L’extrême droite suisse et son parti l’UDC, longtemps dirigé par le milliardaire Christophe Blocher, a conduite une campagne de plusieurs mois contre la construction de nouveaux minarets en suisse. Il s’agissait d’un symbole, d’un prétexte pour s’en prendre aux musulmans, en mettant sur le devant de la scène un faux problème, celui des minarets : au moment du vote, il n’y avait que 4 minarets dans toute la Suisse, construits entre 1963 et 2008 ! Mais la campagne aura été l’occasion d’un déferlement d’attaques racistes. Elle s’est soldée par une victoire de l’extrême droite. En résumé, via ce dispositif, l’extrême droite a obtenue pour son parti une tribune, mis en scène un problème bidon pour diviser.
2017. Un syndicat de gauche italien, la CGIL, a fait campagne contre le Job act de Matteo Renzi, un équivalent encore pire par certains aspects, de la loi travail en France. Elle a obtenu les 500 000 signatures nécessaires, mais… a échoué devant la Cour constitutionnelle, qui a refusé d’accepter de retoquer l’ensemble de la loi. Selon la cour, la proposition de la CGIL aurait été « mal formulée »(!). En réalité, une abrogation totale de la loi, qui aurait provoqué la réintégration de millions de personnes licenciées, était inconcevable par le pouvoir. La CGIL a fait un recours… Qui a l’heure actuelle n’a pas abouti. Résultat : un référendum ne concernant qu’une partie de la loi. Et devant le succès de la campagne, le référendum n’a pas eu lieu, car ces dispositifs ont été supprimés avant. En résumé, le dispositif n’a pas permis d’abolir la loi contre les travailleurs car la cour constitutionnelle l’en a empêché. Mais la mobilisation a fait retirer certaines mesures sans même aller voter.

Bilan comparé.

 

Le bilan général de ces deux exemple, c’est que ce dispositif est avant tout un bon moyen pour créer de l’agitation sur de faux problèmes de société. En revanche, quand il s’agit de ce qui compte vraiment, nos conditions sociale, de vies, de travail et donc qui met en jeu les profits des riches capitalistes, alors plus question de laisser passer ! C’est qu’au final, on est en plein dans la politique politicienne avec ces dispositifs. Et que ce n’est pas notre domaine. C’est logique, qui d’autres que les politicards ont intérêt à nous dire que la solution est dans les urnes, alors que nous sommes de plus en plus nombreux à nous abstenir, et avec raison !

Souvenons nous des derniers référendums en France :

 

Au niveau national, le référendum contre la constitution européenne a produit une majorité de non. Le pouvoir n’en a rien eu a faire et a promulgué la constitution quand même.
Au niveau local, le projet d’aéroport de notre dame des landes, qui impactait toute la Bretagne, à été calibré pour que les gens répondent oui : la zone du référendum a été limitée a la Loire Atlantique par calcul. Résultat : le oui l’a emporté. Et si l’aéroport a été annulé, c’est grâce à la lutte, a la base.

L’aspiration à faire dégager les élus et a prendre le contrôle de nos vies est juste.

 

Ce qui fait que le RIC marche, c’est qu’il s’appuie sur une défiance légitime contre les politiciens. Mais ce qui fait que nous sommes en position de force pour les pousser à dégager, pour en finir avec les conditions d’existence pourries qu’on subit, c’est notre présence sur les rond points, sur le terrain de la lutte. C’est ici qu’il s’agit de s’organiser pour se faire entendre, en organisant par exemple des assemblées sur les rond points.
Isolés, comme dans un isoloir, chacun chez soi, on est faibles. C’est ensemble qu’on est fort, dans le mouvement. C’est aussi ici que tout le monde discute, qu’on échange, qu’on réfléchit pour agir.
Pour reprendre la métaphore des amérindiens : ne quittons pas le sentier de la guerre, ne signons pas les accords pourris que les politiciens trahiront !
Notre boussole est claire : refusons tout ce qui affaiblit le mouvement. Aujourd’hui ce sont souvent les mêmes qui proposent le RIC et qui veulent en finir avec les occupations de rond point. C’est que derrière ces propositions, il y a des courants politiques qui agissent en sous marins dans le mouvement, pour en prendre la direction. Ne laissons personne récupérer cette révolte sociale. Continuons jusqu’à la victoire.


En tract : https://paris-luttes.info/home/chroot_ml/ml-paris/ml-paris/public_html/local/cache-vignettes/L434xH614/jpeg-18a5f-a4185.jpg?1544620551

Source : http://www.19h17.info/2018/12/12/non-a-la-ricuperation/

mercredi 19 décembre 2018

Un point de vue antifasciste sur les Gilets jaunes

Alors que le mouvement des Gilets jaunes commence à se structurer et, du fait des miettes jetées aux pigeons par le chef de l’État, est un peu à la croisée des chemins (continuera ou pas ?), il nous a semblé intéressant de proposer notre point de vue, dont on espère qu’il contribuera à alimenter les discussions sur la nécessaire vigilance à l’égard des nouvelles stratégies nationalistes partis à l’assaut des mouvements sociaux. 
S’inquiéter de la présence de l’extrême droite dans le mouvement des gilets jaunes entraîne inévitablement un certain nombre de critiques : ce serait une façon de dénigrer un mouvement populaire, voire le reflet d’un mépris de classe qui voudrait que les gilets jaunes soient forcément des racistes prêts à suivre le premier facho venu. Il est donc nécessaire de rappeler que nous, antifascistes anticapitalistes, sommes capables de faire la part des choses, et de proposer, comme n’importe qui, des analyses de ce mouvement sous un angle particulier, celui de la lutte contre l’extrême droite, sans qu’elles soient simplistes, réductrices ou moralisatrices.
Si nous pensons qu’il est plus que nécessaire de rappeler le rôle nuisible de l’extrême droite dans un mouvement de ce type, c’est parce que justement nous pensons que tout n’est pas joué. Pour construire quelque chose au-delà de la colère, les gilets jaunes vont devoir se rassembler autour d’un certain nombre de valeurs : et c’est là que non seulement nous ne croyons plus au mariage de la carpe et du lapin, mais que la question de la pénétration des idées d’extrême droite est cruciale. Car il est malheureusement à craindre qu’une colère légitime qui ne s’affirmerait pas dans la défense d’une société égalitaire et ouverte, débouche finalement sur un durcissement du régime et de ses institutions, avec en prime un détournement du ressentiment populaire en direction des populations les plus fragiles, migrant.es en tête.

samedi 15 décembre 2018

Julien Coupat, interpelé par 5 voitures de la DGSI, placé 36h en garde à vue

Interpelé par 5 voitures de la DGSI, placé 36h en garde à vue

Il mangeait des croissants avec Julien Coupat, deux gilets jaunes dans le coffre


Samedi 8 décembre, alors que 9000 policiers interpellaient préventivement des centaines de gilets jaunes pour les empêcher de manifester et permettre à leur ministre de tutelle de parader fébrilement à la télévision, Julien B. musicien, s’est fait braquer au Buttes Chaument par une dizaine d’agents des services secrets.
Ami de longue date de Julien Coupat, nous nous sommes entretenus avec lui afin qu’il nous raconte cette arrestation aussi spectaculaire que ridicule et ce week-end inattendu mais instructif à de nombreux égards.

lundimatin : Bonjour Julien, vous vous êtes fait interpeler par la DGSI samedi dernier accompagné de Julien Coupat. Pouvez-vous nous expliquer les circonstances de cette interpellation ainsi que son déroulé ?
 
Julien B. : Julien et moi avions dormi dans le même appartement. Ce matin-là, nous achetons des croissants et nous montons dans sa voiture. Après quelques minutes, alors que nous approchons des Buttes Chaumont, je me rappelle que des croissants nous attendent sur la banquette arrière. Je me retourne pour les attraper, à ce moment précis une voiture pile devant nous. Des individus aux visages partiellement masqués par des foulards surgissent armés de revolvers qu’ils braquent sur nous nerveusement à travers les vitres de la voiture. Ils nous font descendre toujours en nous braquant (et en appelant Julien par son nom), et nous plaquent contre la voiture. Je comprends que je ne mangerai pas de croissants. Il y au moins 5, peut-être 6 ou 7 voitures banalisées plantées derrière et devant nous au milieu de l’avenue Bolivar, et une bonne collection de sales gueules plus ou moins dissimulées. Palpations et petits coups de pression de circonstance plus tard ils nous font ouvrir le coffre et y trouvent, ô mazette : des gilets jaunes, deux masques de peinture, du sérum physiologique, des compresses, des lunettes de protection, deux draps et deux bombes de peinture. Nous leur faisons quelques remarques sur le ridicule de cette arrestation. Ils nous passent les menottes et nous font monter chacun dans une voiture. Là il nous conduisent à toute berzingue vers un ’Cia’ (c’est comme cela qu’ils appellent le commissariat). À l’approche du commissariat, le conducteur de la voiture où j’étais, qui n’était pas masqué, enfile pour impressionner les simples flics du commissariat un passe-montagne. L’effet dramatique du costume tombe un peu à l’eau quand ils s’avère que ni le conducteur ni ses collègues ne connaissent exactement l’adresse du commissariat. Ils tournent dix minutes dans le quartier sans le trouver. Une fois le bâtiment identifé il leur faut encore quelques minutes pour débusquer l’entrée. La cagoule produit quand même l’effet escompté sur les collègues, qui font tous à peu près la même blague : ’oh putain, tu nous as fait peur, on a failli te tirer dessus’. Il n’a pas complètement perdu sa journée. Dans le commissariat règne le plus grand désordre. Ils sont visiblement débordés. On nous menotte à des bancs dans une espèce d’enclave ouverte sur le couloir principal. Les flics qui passent s’étonnent que ces deux-là ne soient pas emmenés avec les autres prises, au fond du couloir. Leurs collègues expliquent avec des airs entendus et mi-voix que ce sont ceux de la ’DG’. Nous sommes flanqués d’un gars de la DGSI qui a la mission ennuyeuse de nous surveiller. Une demande d’aller aux toilettes donne lieu à quelques débats théoriques entre flics et barbouzes pour savoir sous la responsabilité de qui nous sommes. Nous avons quelques échanges acides et de notre côté un peu sarcastiques. Puis ils emmènent Julien pour la fouille ou je ne sais quoi, et je me retrouve seul face au barbouze de la DGSI. Il me fixe le plus intensément qu’il peut pendant plusieurs minutes comme s’il cherchait à m’hypnotiser. Je ne veux aucun rapport avec ce pervers, je me contente de regarder le plafond. Puis il se redresse un peu sur son siège et me dit sur un ton faussement détendu : ’Bon alors, c’était quoi le programme ?’ Je soupire et tourne la tête. Je me dis qu’ils me considèrent comme le maillon faible et qu’ils vont sans doute essayer sur moi quelques-unes de leurs ficelles.
Les barbouzes finissent par nous laisser aux mains de leurs collègues en uniforme. On nous notifie notre garde à vue, lacets, ceinture, fouille, etc. À côté de nous des gens sont amenés l’un après l’autre pour subir les photographies d’identification, leurs tatouages et piercings sont soigneusement détaillés. On apprend que le commissariat est déjà plein et que nous allons être transférés ailleurs. Nous sommes emmenés au commissariat du 20 ème. Là aussi c’est la confusion. On nous monte au deuxième étage, mais en fait il ne fallait pas aller au deuxième étage donc on nous redescend. Après quelques errements nous sommes conduits dans une encoignure, et là, gardés par une demi-douzaine de flics, nous faisons connaissance avec nos premiers co-gardés à vue.

Les policiers de la DGSI vous disent-ils la raison de votre interpellation ? Ou bien devez-vous attendre le moment de votre placement en garde à vue par les policiers ’lambdas’ du commissariat ?
 
C’est au moment de la notification de notre garde à vue que nous apprenons le chef d’accusation de ’participation à un groupement en vue de commettre des violences ou dégradations’. Vu les circonstances de notre arrestation, deux types dans une voiture à plusieurs kilomètres du moindre rassemblement et le contenu de notre fouille et du coffre de la voiture, nous nous disons déjà que ce chef d’accusation va être un peu compliqué à défendre pour eux et que, sauf soutien sans faille de l’appareil judiciaire, la DGSI semble condamnée à très court terme à se couvrir une nouvelle fois de ridicule. Nous savons déjà à ce moment là qu’il y a eu de très nombreuses interpellations. Il y en avait déjà un certain nombre d’annoncées avant notre courte sortie en voiture. La surcharge du premier commissariat, le mélange de surexcitation et de confusion des flics en sont des indices supplémentaires. Ce sera plus clair encore quand nous arriverons au second commissariat.

Et lors de vos auditions, les policiers semblaient sûrs de leur fait et ont réellement essayé de vous interroger sur le contenu de votre coffre ?
 
Oui, absolument. À vrai dire, vu que je n’ai accepté de répondre à aucune de leurs questions, ils n’ont pas pu pousser très loin leurs raisonnements et leurs interrogations. En gros ils me demandaient mes rapports avec Julien Coupat qui de son côté a pris le parti de leur répondre uniformément la même réponse : "Le pouvoir a peur. La DGSI se venge.". Ils voulaient savoir où nous allions, mon opinion sur le mouvement des gilets jaunes, si je reconnaissais les objets trouvés dans la voiture et ce que nous comptions en faire. Quand ils les ont empilés devant moi sur le bureau, je n’ai pas pu réprimer un éclat de rire. Je leur ai fait remarquer au passage que c’était plutôt amusant de se faire reprocher d’avoir un gilet jaune dans le coffre de sa voiture. Entre temps j’avais eu le temps de discuter avec d’autres gens arrêtés, et de constater à quel point le niveau de délire de notre arrestation se retrouvait semblablement dans toutes les autres, bien que les formes en soient assez variées. Mais le point commun, c’est que la plupart des gens arrêtés en début de journée l’ont été parce qu’ils possédaient de simples équipements de protection. Considérer qu’avoir sur soi le minimum pour ne pas crever tout de suite dans des manifestations où chacun a pu voir à la télé qu’il faut s’attendre à se faire gazer copieusement sans sommation et à se ramasser des grenades et des coups de flashball, cela revient à dire qu’en somme on est soit une victime consentante, soit un casseur. Et c’était bien le message déversé toute la semaine précédente, diagrammes et pictogrammes à l’appui, sur BFM TV et ailleurs.
Ils voulaient également connaître les codes de mon téléphone. Cette question est revenue à plusieurs reprises, ils passaient également dans les cellules pour demander à tout le monde les codes pin et de déverrouillage. Vu le peu d’éléments pour soutenir la plupart des arrestations et le caractère vague, jésuitique de l’accusation, qui concerne l’intention, l’exploitation des téléphones, et en particulier les échanges de textos, les messages et les partages sur les réseaux sociaux ont pris une grande importance. C’est aussi le prétexte pour un fichage général, carnets d’adresses à l’appui.

Vous disiez tout à l’heure que les commissariats étaient pleins à craquer, il s’agissait de « gilets jaunes » ? Avez-vous eu l’occasion de discuter avec vos codétenus ?
 
Oui, c’est bien sûr de ’gilets jaunes’ que les commissariats étaient pleins. À part 4-5 gars au dépôt, je n’ai même vu que ça. Tout au long de la garde à vue, nous n’avons jamais été moins de 4 par cellule (soit dit en passant avec un seul matelas et une couverture qui puait la pisse à se partager) dans des cellules théoriquement individuelles. Dans une cellule un peu plus grande, au dépôt nous étions même plus d’une douzaine. Dans la ’salle de préfouille’ du dépôt nous nous sommes comptés, nous étions au moment où Julien et moi sommes arrivés 46 personnes et un chiotte bouché dans quelque chose comme 40 mètres carrés. À mesure que les gens sortaient pour être fouillés et intégrer leurs cellules, d’autres arrivaient. J’ai eu très largement le temps de discuter avec mes codétenus. En fait j’ai parlé avec une soixantaine de personnes. Je n’étais pas avec Julien dans les cellules successives où l’on nous a enfermés, nous avons donc rencontré des personnes différentes pendant la garde à vue proprement dite. Quand nous nous sommes retrouvés dans la salle de préfouille, nous sommes allés voir tous nos codétenus un par un. Chacun nous a raconté les circonstances de son arrestation, et nous avons bavardé. Il y avait là des gens incroyables et une ambiance folle. Si je n’ai ce jour-là rien vu de ce qui s’est passé dans les rues de Paris, hormis notre propre arrestation et si je n’ai à plus forte raison rien pu y faire, ce qui était le but de l’opération, j’ai le sentiment que toutes ces rencontres, ces récits, ces moments partagés en cellule m’ont appris au moins autant sur ce qui se passe réellement que ce que j’aurais pu voir au dehors. Il y avait là une sorte de radiographie un peu brute, un échantillonnage autrement plus charnel que ce qu’en connaissent les statisticiens.
Qu’est-ce qui vous a marqué ou interpelé dans le profil de vos co-détenus ? Etaient-ils là pour des raisons aussi subversives que vous ?
 
Déjà, c’était à de très rares exceptions près des ouvriers. Sociologiquement, rien à voir avec la population des manifestations d’extrême gauche. Intérimaires du bâtiment, magasiniers, travailleurs à la chaînes, marins pêcheurs, ... Et aussi des gamins. Au commissariat, il y avait deux filles de treize ans. Au dépôt il y avait quelques mineurs. Globalement des gens très chouettes, vivants, sensibles, intelligents. Une humanité tellement plus saine et plus forte que la bande de tarés qui prétendent encore gouverner ou représenter quoi que ce soit. On comprend que ceux-ci détestent ceux-là, je crois que ce sont le ressentiment et la peur qui se drapent dans les habits du mépris. Beaucoup des gens qui étaient là arrivaient tout juste en car des quatre coins de la France. C’était parfois leur premier séjour à Paris, dont il n’ont vu qu’un cordon de flics et des cellules pourries. Au début de la garde à vue, la crainte principale de mes compagnons de cellule était de ne pas savoir s’orienter dans ce merdier pour retrouver une gare après être sortis.
Autre fait frappant, ils étaient à peu près tous là pour des motifs aussi ridicules que nous, pris dans des circonstances dérisoires. Il est clair que sommés de produire tout le résultat possible dans toutes les directions et avec toute latitude, les flics ont souvent été au plus simple. Ils ont commencé par prendre les gens à la sortie des trains et des cars, ceux qui ne couraient pas vite ou qui n’avaient pas compris qu’il fallait courir, des gamins isolés. Ça leur a permis de faire du chiffre rapidement - il fallait donner l’impression que la situation était sous contrôle -, et tant qu’à faire d’impressionner des gens qui n’étaient pas tout à fait préparés à ça.
Beaucoup ont été cueillis à quelques dizaines de mètres de leur car, embarqués, placés en garde à vue sous prétexte de masque de protection, parfois quelques pétards ou un fumigène. Un de mes codétenus, un peu trop naïf, s’était approché d’un cordon de CRS et leur avait demandé où il pouvait aller manifester tranquillement. Réponse du CRS : ’Nulle part. La manif n’est pas autorisée. Qu’est-ce que vous avez dans votre sac ?’ Le type répond qu’il a un masque de protection et quelques pétards. Les CRS le gardent sur le côté et appellent du renfort. Quatre voitures de flics arrivent pour mettre hors d’état de nuire le dangereux individu. Un autre est pris alors qu’il va au commissariat demander des nouvelles de ses amis arrêtés. On lui demande s’il a sur lui des objets dangereux. Il répond qu’il a un couteau dans son sac et le confie à l’accueil. Il est arrêté pour port d’arme. Un autre est arrêté parce qu’il s’est fait mettre à terre et détruire la gueule à coup de pied par plusieurs flics qui lui ont ensuite enfoui la tête dans son bonnet avant de lui donner encore plusieurs coups dans la nuque. Deux jeunes garçons, des frères, gueules d’anges, sortaient d’un mariage dans les beaux quartiers (rare exception à la composition sociale dominante des interpellés) et ont ramassés des tasses Starbucks qui traînaient par terre (le sus-nommé établissement s’était fait saccager quelques temps plus tôt), ils se sont fait embarquer pour recel, je crois. Un autre gamin a quant à lui ramassé un pantalon sur la place de la République, relief du pillage du Go Sport. Un type très sympathique, témérairement armé de quelques pommes dans son sac à dos, est accusé à tort d’avoir jeté un pavé.
La plupart des gens arrêtés le sont sous le même chef d’accusation que nous, ’participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations’. Le caractère vague, prospectif, détaché de presque toute notion de fait objectif de cette accusation est dans la droite ligne de ’l’association de malfaiteurs’ et de ’l’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste’.

De ce que vous en racontez, de ce qu’en a rapporté la presse et surtout du fait que vous ayez écopé d’un simple rappel à la loi, on comprend que les policiers de la DGSI comme ceux qui ont géré votre garde à vue après vos interpellations en grandes pompes, n’avaient en réalité rien à vous reprocher. Comment interprétez-vous le fait que la DGSI se soit lancée dans une opération aussi ridicule et que vous ayez fait malgré cela 30 heures de garde à vue ? Quelles étaient leurs intentions selon vous ? 
 
Tout d’abord, je dirais que c’était ridicule mais qu’ils l’ont fait. Cela ne prouve pas seulement que le ridicule ne tue pas. Cela atteste encore que la DGSI et l’appareil gouvernemental sont prêts à assumer publiquement qu’envoyer les services secrets arrêter armes aux poings et la cagoule en fête, en pleine rue, des manifestants présumés sous prétexte qu’on leur connaît une activité politique, fait désormais partie des moyens à disposition du pouvoir exécutif pour encadrer une manifestation. Quel que soit le caractère dérisoire de notre arrestation, c’est un message dont il ne faut pas négliger la portée. Pensaient-ils trouver plus dans notre coffre que ce qu’ils y ont trouvé ? On ne le saura jamais. Mais si du dehors le contraste entre la méthode et le résultat semble frappant, je crois que du point de vue de la police et du pouvoir ça n’apparaît même pas comme un inconvénient. Ils s’agit pour eux de revendiquer la légitimité de ces moyens comme aussi bien l’usage massif d’armes qui mutilent, comme les rafles arbitraires, comme l’envoi des blindés, comme le fait de communiquer sur le possible usage sur les foules de liquides incapacitants, comme le fait d’empêcher même des centaines de gens de monter dans les trains quitte à ce que les trains partent vides. Le pouvoir est aux abois, et le déchaînement de ces moyens extraordinaires lui sert autant à communiquer qu’à se rassurer sur le fait qu’il aura tout tenté. Dans ce contexte, j’interprète les prolongements de garde à vue, pas seulement les nôtres, comme une petite punition dissuasive. On peut imaginer aussi que les magistrats n’étaient pas en mesure de traiter ces centaines de dossier en 24h et qu’à défaut ils n’ont pas répugné à cette punition collective. Que cela les mène à l’échec, que par exemple les Bordelais qui n’ont pas pu prendre le train pour Paris aient finalement fait plus de dégâts à Bordeaux qu’ils n’en auraient peut-être pu faire à Paris, que parmi les centaines d’interpellés - il faut même dire les milliers, il y en a eu plus de 3000 ces dernières semaines -, ceux qui ne sont pas terrorisés soient naturellement conduits à revenir avec moins d’innocence et sans doute là où on ne les attend pas, que les mensonges grossiers des médias s’usent très vite d’eux-mêmes et définitivement, ne serait-ce que parce que presque tout le monde connaît désormais au moins quelqu’un qui a pu opposer sa version vécue des événements à celle retravaillée par le langage de la propagande, c’est ce qui me semble le plus vraisemblable.

Si l’intuition des services secrets avait été la bonne et que vous aviez pu rejoindre les rassemblements de gilets jaunes ce jour-là pour dégrader les murs des Champs-Elysées à l’aide d’une bombe de peinture, qu’auriez-vous inscrit ?
 
C’est évidemment difficile à dire hors contexte ! Ça dépend du moment, du lieu précis de l’inscription, etc. Mais bon, si j’imagine les Champs-Elysées, la proximité de cet Arc de Triomphe (triomphe de quoi ?) dont on nous a tant rabattu les oreilles, il me vient deux idées entre lesquelles je n’arrive pas à choisir. « Ici est passé le peuple inconnu » ou bien « Tu n’auras pas même droit à Sainte-Hélène ».
paru dans lundimatin#169, le 14 décembre 2018 

jeudi 13 décembre 2018

Les Gilets jaunes à la lumière de l’expérience italienne

Pour éclairer ce qui se passe en France, il est précieux de regarder ce qui se passe ailleurs. On a jeté un œil sur la situation italienne. Des revendications et de la structuration du mouvement aux positions des camarades vis-à-vis de celui-ci, revue des divergences et convergences entre Mouvement 5 étoiles et Gilets jaunes.
Le « mouvement des gilets jaunes » n’est pas sans rappeler la situation italienne des dernières années. On peut se rappeller des Forconi (les fourches) comme cela a été évoqué dans plusieurs articles.
Mais face aux appels à rejoindre le mouvement émanant de la « gauche », on peut aussi penser au Mouvement 5 étoiles (M5S). Ce parti attrape-tout est parvenu à phagocyter les revendications et les luttes pour finalement prendre le pouvoir et y entraîner avec lui la Lega, parti d’extrême-droite.
Certes, l’Italie n’est pas la France et on ne peut pas calquer précisément les deux situations l’une sur l’autre, mais il y a sans doute des enseignements à tirer de ce qui s’est passé de l’autre côté des Alpes et qui nous pend peut-être au nez.
En 2011, naît en Sicile un mouvement composé principalement d’agriculteurs, de routiers, de petits patrons et de commerçants : les Forconi. S’il a refusé de s’attribuer une couleur politique, le mouvement a tout de même attiré l’attention et la sympathie de l’extrême-droite (Forza Nuova, Casa Pound) dont les membres fondateurs étaient proches.
Une bienveillance que l’on retrouvait aussi du côté du M5S, parti populiste né sur internet quelques années plus tôt et consolidé dans la rue. Les revendications des forconi, assez floues, étaient en tout cas bien marquées à droite : rejet des taxes, sortie de l’Euro, dénonciation d’une caste asservissant les honnêtes gens.
Après un premier élan façon feu de paille, les forconi se sont reformés en décembre 2013, un peu plus structurés, ajoutant à leurs revendications initiales celles qui avaient fait le succès du M5S comme le tutti a casa de Beppe Grillo et la sortie de l’Euro. Ils ont alors été rejoints par celles et ceux qui subissent de plein fouet les effets de la crise et de l’austérité : jeunes, précaires, étudiants.
Seulement, le mouvement a pris des allures de milice quand ses membres ont commencé à utiliser la menace physique auprès de la population, comme le cas de ce commerçant ayant refusé de baisser son rideau en solidarité. Assez vite, le mouvement s’est de nouveau essoufflé et la dernière manifestation à Rome n’a finalement pas rassemblé grand-monde.
Problème : bon nombre de ses participants se sont retrouvés dans le M5S, aux côtés des déçus de la gauche réformiste. C’est que le « PD », Partito Democratico, plus ou moins notre PS, a mis en place des mesures qui ont contribué à précariser encore plus ceux qui étaient déjà fragiles, comme le Jobs Act, l’équivalent de la Loi Travail. Dans ces conditions, le parti M5S, à l’instar des Gilets jaunes aujourd’hui, est devenu rapidement le réceptacle de toutes les colères et de toutes les déceptions.

Gilets jaunes et mouvement M5S, points de divergence

Il faut peut-être commencer par poser les différences fondamentales entre les Gilets Jaunes et le M5S, pour mieux en apprécier les points communs.
  • M5S, un leader fort dès le début. Tandis que les gilets jaunes continuent à refuser toute « récupération » et que les représentants ne sont pas acceptés par l’ensemble des participants, le M5S s’incarne presque entièrement dans la figure de l’humoriste médiatique Beppe Grillo, au point que les sympathisants du M5S sont appelés « grillini ». Si le mouvement est effectivement né sur Internet, via le blog du comique, il ne faut tout de même pas mettre de côté la notoriété que la télévision lui avait conférée. Grillo n’était pas un blogueur sorti de nulle part, ni un petit entrepreneur ou citoyen anonyme mécontent.
  • Le parti M5S a très vite absorbé des associatifs et différents mouvements. Dès 2005 et le premier meetup organisé par Grillo : il se tient à Turin, contre la ligne à grande vitesse (No Tav) et ensuite les meetups vont presque toujours s’associer à des luttes locales, impliquer les associatifs et militants sur place. Le passage du mouvement en ligne à l’implication concrète est une réussite, sans doute grâce à cette base-là.
  • M5S ou l’écologie comme cheval de bataille déclaré. Le mouvement des gilets jaunes naît en réaction à l’augmentation des taxes sur le gasoil. De nombreuses autres revendications, liées généralement à « la vie chère » s’y sont greffées, mais le point de départ est celui-là et le reste peine à s’articuler. Le M5S, quant à lui, a mis très vite l’écologie au centre de ses préoccupations revendiquées. Les cinq étoiles représentent l’eau, l’environnement, l’énergie, le transport et le développement. Dans les faits et depuis qu’ils sont au pouvoir, on ne peut pas dire que ça les intéresse tant que ça.
  • Deux pays, deux réalités différentes. La France est bien plus centralisée que l’Italie, où le morcellement a sans doute eu un impact dans la capacité de phagocyter les luttes locales fortes.

Gilets jaunes et mouvement M5S, points de convergences

  • Une composition de la « base » sensiblement similaire entre une classe moyenne qui craint le déclassement, plutôt à droite dans les revendications et les symboles, des déçus de la gauche qui ne savent plus à quel saint se vouer, et une grande partie de personnes assez peu politisées, chez lesquelles on rencontre généralement une certaine méfiance vis-à-vis des syndicats et des partis.
  • Un sentiment de ras-le-bol général qui légitime le mouvement de colère. Ce que porte le mouvement permet de rassembler autant les classes moyennes déclassées du départ, que des personnes en grandes difficultés. Ce qui donne un ressenti de mixité réelle sur le terrain. D’autant qu’il y a autant en Italie qu’en France, bien des raisons d’être en colère : salaires qui ne suivent pas l’inflation, disparition des services publics, flicage des pauvres, etc.
  • Une réunion de toutes les déceptions et les ressentiments. Comme les meetups l’ont été en Italie, les blocages des gilets jaunes sont pour beaucoup une première participation à la vie politique. Il y a une colère qui a besoin de s’exprimer, mais aussi un enthousiasme des débuts, et pour certains observateurs, un espoir à voir des personnes peu ou pas politisées prendre part au débat.
    Conséquence : les aspects gênants, problématiques, sont balayés par tous les gens de bonne volonté. Comme l’analyse Wu Ming pour l’Italie, c’est que
    « les cycles de lutte se sont succédés sans s’enraciner dans un sens commun (....) le fait que de nombreuses personnes de gauche même radicale (...) aient choisi Grillo « parce qu’il n’y a rien d’autre » est compréhensible (...) mais le « il n’y a rien d’autre » est une conséquence de la « captation » [des différentes luttes] ».
    Autrement dit, se coller un gilet jaune sur le dos c’est les renforcer et donner l’impression qu’ils sont partout mais ce n’est pas "profiter de leur présence médiatique" ni de leur colère.
  • Un mouvement de consommateurs et pas un mouvement politique : le pouvoir d’achat avant tout. C’est en ce sens qu’il faut comprendre ce que dit Wu Ming de l’Italie :
    « C’est un discours qui accumule toujours plus de contradictions, parce qu’il met ensemble ultralibéralisme et défense des biens communs, rhétorique de la démocratie directe et Führerprinzip grillocentrique, soutien aux No-Tav qui pratiquent la désobéissance civile et légalisme de base qui confond l’éthique et le casier judiciaire vierge. ».
    C’est aussi ce qui explique l’absence de rapports entre la grande majorité des gilets jaunes et les structures habituelles de luttes. Absence qui s’inscrit dès lors comme dépassement de l’habituelle articulation capital/travail à travers une convergence massive et prétendument apolitique.
    Mais la convergence, quand elle se fait autour de la baisse de l’impôt se fait dans le sens des petits patrons, des indépendants, favorisant une organisation néolibérale de la relation salariale.
  • Une organisation qui se veut horizontale et qui met en avant une « démocratie directe ». Si le mouvement M5S diffère des gilets jaunes en ce qu’il présente un leader charismatique, l’organisation se veut identique : consultation régulière de la base, rejet d’une organisation en Parti, programme construit en ligne ou élaboré après examen des personnes sur le terrain, etc. Se rajoutent à cela un certain nombre de mesures qui s’apparentent à un usage direct de la démocratie : référendum populaire intégré à la Constitution et possibilité pour les gens de proposer des lois (Gilets Jaunes), obligation de discuter de chaque loi d’initiative populaire et limitation des mandats (M5S). Très concrètement, se cache derrière le mythe du « bon peuple », ni de droite ni de gauche.
  • Un vocabulaire identique avec l’invisibilisation des « classes sociales ». En définitive, s’il y a un rejet légitime des élites, à aucun moment il n’y a une remise en cause profonde du capitalisme. En Italie, l’accent a été particulièrement mis sur la corruption des élites (politomètre pour vérifier l’enrichissement personnel des élus...), sujet qui marche d’autant mieux que la corruption est vraiment rampante dans tout le pays. Il s’agit désormais de surveiller la « caste » des poliques.
    Des revendications analogues ont été lancées par les Gilets jaunes, entre la fin des indemnités présidentielles à vie, le salaire médian pour les représentants, la surveillance des frais de transports etc. Ces exigences ne seraient pas aberrantes si elles intégraient une logique de classe, mais ce qui se joue ici est encore affaire de mythe : celui des « honnêtes gens » face à une classe corrompue. Comme le dit Wu Ming à propos de M5S : « 
    Il y a un peuple « honnête » (donné pour indivisé : pas de classes, pas d’intérêts opposés) et une « caste corrompue » décrite comme étrangère au « peuple ». Pour résoudre les problèmes de l’Italie, il faut élire les « gens honnêtes » qui ne prendront des décisions « ni de droites ni de gauches » : ils prendront des décisions « justes ». [...] C’est un cadre très simpliste et consolateur, qui élimine les contradictions, ne touche pas les causes de la crise et offre des ennemis faciles à identifier. »

Une similitude dans l’ambiguïté qui se retrouve dans des positions parfois irréconciliables

Nous retrouvons avec les Gilets jaunes tout un tas de réclamations habituelles de la droite française : moins de taxes (dont le fuel maritime et le kérosène, mais aussi carburant) et préoccupations boutiquières (pas de prélèvement à la source, favoriser les petits commerces des villages et centres-villes, davantage de parkings gratuits, interdiction de faire payer aux commerçants une taxe lorsque leurs clients utilisent la carte bleue).
En Italie, le mouvement M5S réclamait entre autres choses la fin de la taxe d’habitation (pour le premier logement) et l’abolition d’Equitalia (l’organisme chargé de collecter les impôts et la retraite). Autrement dit, dans les deux cas, il y a une acceptation totale de l’organisation néo-libérale.
Pourtant, que ce soit au niveau des rémunérations (salaire minimum rehaussé et indexé à la l’inflation), des personnes les plus fragiles (baisse des prix du gaz et de l’électricité, limitation des loyers, soutiens aux personnes agées et retraites), du rapport aux services publics (réactivation du réseau ferroviaire, réouvertures des services de proximité comme les bureaux de poste, des écoles et des maternités), de l’éducation (effectif limité au sein des écoles) ou de l’emploi (création d’emplois pour les chômeurs, moins de CDD plus de CDI), c’est bien aussi un melting-pot de demandes initialement de gauche que les Gilets Jaunes défendent. De même, en Italie, le mouvement portait des idées plutôt classées à gauche : retour d’une vraie politique éducative et de santé, accès gratuit à internet pour tous, exigences écologiques etc.
Mais ces similitudes se retrouvent aussi au niveau de revendications clairement réactionnaires des Gilets Jaunes où, pêle-mêle il faudrait aimer les "forces de l’ordre" (moyens conséquents accordés à la justice, à la police, à la gendarmerie et à l’armée), la patrie (interdiction de vendre les biens appartenant à la France) et la nation (vivre en France implique de devenir français : cours de langue française, cours d’histoire de France et cours d’éducation civique avec une certification à la fin du parcours). Tant pis pour les déboutés du droit d’asile ou les migrants : ils doivent retourner chez eux. Idée que l’on retrouve dans le discours très répandu chez les membres du mouvement M5S du « aiutiamoli a casa loro » (aidons-les chez eux).
C’est vrai, les Italien·es sont allé·es un rien plus loin en proposant le revenu citoyen (reddito di cittadinanza) : le revenu se substitue aux autres aides et est réservé aux seuls citoyens italiens...

Les limites de l’entrisme ou la question de l’engagement

Puis le programme du M5S est devenu de plus en plus problématique avec le temps, en particulier sur les questions nationalistes, même si elles n’étaient pas au centre des revendications de base. La ligne anti-immigration va se durcir, jusqu’au vote, en 2017 d’un programme « objectif zéro débarquement » voté par les sympathisants du M5S sur la plateforme « Rousseau ».
Il s’articule autour de quatre points : création de voies d’immigration légales, renvoi des immigrés vers d’autres pays UE, réforme des commissions d’examen des demandes d’asile et augmentation de la coopération internationale. On arrive très vite au slogan « Stop au business de l’immigration ». L’étranger comme parfait bouc émissaire en réponse à la crise est un poncif bien connu et qui malheureusement trouve facilement à se faire entendre chez ceux qui sont à l’avant-dernière place.
Et là, ceux qui avaient cru que l’aile gauche du M5S pourrait contrecarrer ce qu’il y avait déjà de bien dégueulasse en germe dans le parti dès le début, noyé sous des revendications « sociales » ou « environnementales » se sont rendu compte que l’entrisme avait ses limites. En clair, c’est un petit jeu auquel on n’est pas vraiment sûr de gagner, et où il y a gros à perdre.
Ainsi, contrairement à ce que certains camarades pourraient penser, ce n’est pas une question de " pureté " ou quoi que ce soit s’y rapportant qui se cache derrière cette question de la convergence, c’est simplement le constat lucide de la proximité réelle entre engagements réciproques et renoncement à ses principes.
Tout arrangement n’est pas bon, et si la ligne de front qui sépare compromis et compromission ne semble pas toujours évidente, certaines choses devraient nous arrêter. Comme le soutenait Wu Ming, il faut que les contradictions s’intensifient et explosent :
« Quand nous disons que nous sommes pour la révolution à l’intérieur du M5S, nous voulons dire que nous souhaitons que les contradictions s’intensifient et explosent. Ceci ne doit pas être confondu avec un discours angéliste sur la « base » qui est « bonne » : dans la base il y a aussi pas mal de fascistes et de gens qui hier encore exultaient pour Bossi ou Berlusconi, il y a aussi ce type du M5S de Pontedera qui a sorti un communiqué raciste à vous coller la chair de poule, il y a ce grillino sarde qui a comparé le mariage gay à l’accouplement avec des animaux… La « base » n’est pas « bonne », ça aussi c’est une logique de droite, de faire entrer subrepticement le discours du « peuple » contre « la caste », là où, en réalité, la caste ce sont Grillo et Casaleggio (son conseiller, ndlt). Non, ce que nous souhaitons, ce sont des ruptures verticales et horizontales, sur des questions concrètes. Ce seront des combats spécifiques qui mettront les grillini « de gauche » faces à des choix qu’ils ne peuvent plus remettre à demain. » [1]
Cinq ans plus tard, le M5S s’est allié avec la Lega, et tant pis pour les grillini « de gauche » à qui il ne reste que les yeux pour pleurer, et parfois des tribunes, comme cette sénatrice M5S, Elena Fattori, qui se désolait récemment dans les colonnes du Libero quotidiano et regrettait amèrement le contrat passé avec la Lega qui impliquait « un président du Conseil non élu par le peuple, Salvini à l’intérieur, un ministre de la famille traditionnaliste et homophobe […] » mais aussi tous les renoncements sur les luttes passées, « la Tap (Trans Adriatic Pipeline) l’Ilva (site industriel dans les Pouilles) le TAV (ligne Lyon-Turin), le Ceta » et enfin l’élection d’une berlusconienne AOC comme présidente du Sénat.
Autrement dit, malgré une tradition assez forte de lieux autogérés ouverts sur la ville, comme avec les centri sociali, instruments d’implication du public dans les luttes, et en dépit des espaces qui parviennent à impliquer une bonne partie de la population dans des luttes souvent locales, le constat est sans appel : l’entrisme ne marche pas. Les différentes luttes n’ont pas réussi à se faire entendre grâce au M5S, elles ont été dévorées par le mouvement.
Il nous paraît important de garder en tête ces éléments pour ne pas jouer le jeu de nos ennemis. Ne pas céder sur nos valeurs sous prétexte d’une urgence anxiogène. Pousser pour que d’autres mouvements davantage en accord avec l’ensemble de nos espérances se mettent en place et prennent le relais de cette mobilisation. Et surtout ne jamais arrêter de critiquer ou de réfléchir sous prétexte d’unité, quitte à ne pas s’associer. Dans le cas contraire, nos lendemains pourraient sérieusement déchanter.

Collectif Athéné Nyctalope

Notes

[1Toujours dans la même interview de Wu Ming datée de 2013.

mardi 11 décembre 2018

Gilets jaunes : derrière l’accusation de « mépris de classe », la condescendance de classe

La critique du mouvement des gilets jaunes est systématiquement soupçonnée d’être instruite par mépris de classe. Cette accusation est le plus souvent dénuée de fondements et elle est problématique sur le plan politique. Elle reflète surtout la condescendance de celles et ceux qui la formulent.
Les textes des camarades qui soutiennent le mouvement des gilets jaunes se suivent et se ressemblent. Outre l’aveuglement volontaire dont ils témoignent souvent vis-à-vis du caractère réactionnaire du mouvement, ils incluent pour la plupart un paragraphe visant à disqualifier les contradicteur·ices potentiel·les. Le ressort de cette disqualification est toujours le même : puisque le mouvement est « populaire », celles et ceux qui le critiquent pratiqueraient le mépris de classe. Entre militant·es de gauche et anarchistes, c’est un peu l’injure suprême : accuser l’autre de dédain pour les plus faibles, c’est le discréditer immédiatement.
Lorsque nous avons publié un texte intitulé « Le choix dangereux du confusionnisme », l’anathème n’a pas tardé à nous revenir aux oreilles par réseaux sociaux, discussions de comptoir et réunions militantes : nous nous serions rendus coupables de mépris de classe. Nous avions pourtant cru prendre des pincettes en évoquant rapidement la question dans ce texte. Il semble donc y avoir une confusion sur ce que serait le mépris de classe. Cette accusation, en plus d’être erronée, est pour le moins problématique sur le plan politique et révèle avant tout la condescendance de classe dont font preuve ceux qui la formulent. Explications.

Le mépris de classe, qu’est-ce que c’est ?

Le mépris de classe est un phénomène bien réel. Il s’agit du dénigrement de certaines activités, intérêts et codes non pour ce qu’ils sont mais parce qu’ils sont ou seraient ceux d’une classe inférieure dans la hiérarchie sociale (classe ouvrière, laborieuse, populaire). Le mépris de classe est un des éléments de ce que le sociologue Pierre Bourdieu qualifiait de distinction, c’est-à-dire de hiérarchisation sociale des pratiques et des goûts. Dénigrer une pratique parce qu’elle ne serait pas socialement légitime, c’est-à-dire pas mise en œuvre par les dominant·es, c’est à la fois mépriser celles et ceux qui l’adoptent et se distinguer comme culturellement supérieur, montrer que l’on possède soi-même les codes des classes supérieures.
Le mépris de classe, c’est ne pas tenir compte de ce que dit une personne parce que son niveau de langue est faible. C’est déclarer que seul le cinéma en VO a de la valeur alors que nombre de personnes ne lisent pas assez bien pour pouvoir se passer de la VF ou n’en ont tout simplement pas envie. C’est encore trouver que c’est un truc de beauf que de se battre pour une promotion sur du Nutella. C’est qualifier de « super beauf » les soirées où des pauvres picolent de la kro en dansant sur du Patrick Sébastien mais trouver « potaches » ou « second degré » les beuveries identiques des étudiant·es d’écoles d’ingénieurs ou de commerce, c’est dire que « les pauvres sentent mauvais », etc.
Le mépris de classe existe donc.
Mais toute critique d’une pratique ou d’un code culturel ne relève pas du mépris de classe. Que regarder la télévision soit une pratique culturelle omniprésente parmi les classes populaires ne fait pas de la critique des contenus télévisuels du mépris de classe. Que les employé·es et ouvrier·es consomment massivement de la charcuterie industrielle de mauvaise qualité ne transforme pas toute critique de la surconsommation de viande ou des conditions d’élevage des porcs en mépris de classe. Que les pauvres roulent avant tout au diesel, parce qu’ils y ont été incité·es par des décennies de politiques fiscales en faveur de ce carburant, ne signifie pas que la critique de la dépendance à l’automobile et des pollutions qu’elle induit relève du mépris de classe.
Bien sûr, il y a des critiques des gilets jaunes qui relèvent du mépris de classe, celles de bourgeois·es et de dirigeant·es politiques qui considèrent que celles et ceux qui se mobilisent sont des « ploucs » incultes et que c’est ce qu’il faut leur reprocher. Ce n’est cependant pas du tout la nature des critiques politiques émises par des camarades. Critiquer une opinion ou une position politique pour ce qu’elle est, y compris si elle est fortement partagée par des ouvrier·es et des employé·es, ce n’est en aucun cas faire preuve de mépris de classe.

Essentialisme et condescendance de classe

Tenter de disqualifier toute critique du mouvement en brandissant le « mépris de classe » comme un anathème pose problème. D’abord parce qu’il nous semble que la condamnation et la disqualification a priori n’ont pas leur place dans un débat politique entre camarades et qu’elles révèlent avant tout la fragilité des positions de celles et ceux qui ressentent le besoin de procéder de la sorte. Ensuite, et surtout, parce que le fait d’analyser toute critique d’un mouvement supposément populaire comme relevant du « mépris de classe » procède d’une essentialisation du « populaire ».
Des textes ramenant toute critique des gilets jaunes à du « mépris de classe », on en trouve sur tout le spectre des soutiens au mouvement. Pour ce qui est de la gauche radicale et des antiautoritaires, cette rhétorique est particulièrement présente dans les textes émanant de groupes autonomes. On la retrouve, liste non exhaustive, dans des articles publiés sur Paris-Luttes, Rouen dans la rue, Zadibao, Lundi Matin, Nantes Révoltée, Expansive, Dijoncter, etc. Il est d’ailleurs remarquable que des camarades qui ont plus ou moins retiré le concept de classe de leur logiciel militant le ressortent quand il peut permettre de disqualifier des critiques. Cette accusation de mépris de classe se retrouve aussi chez des acteurs plus institutionnels et des intellectuels de la gauche radicale . Nous prendrons ici l’exemple de Franck Lepage, pape de la conférence gesticulée et intellectuel marxiste, qui s’est fendu le 23 novembre d’un texte intitulé « Attention : derrière la haine de classe : le mépris de classe ». Ce texte nous parait représentatif car très semblable dans son propos à ceux que nous avons vu fleurir depuis trois semaines.
Je voudrais dire à mes amis et inconnus politiquement conscientisés d’êxtrême gauche, à tous ceux (…) qui savent faire une critique pertinente des media et ont l’appli médiapart, qui ne regardent pas la télé, qui voient les films en VO et qui savent articuler l’intersectionnalité des trois dominations sexe-classe-race, bref qui sont redevables à l’école d’avoir pu cesser de croire en Dieu en découvrant Nietzsche en terminale philo, c’est à dire qui sont comme moi, que nous devrions nous méfier de ne pas ajouter du mépris de classe à la haine de classe. Et que si nous carricaturons les gilets jaunes comme des beaufs racistes, amoureux du foot et du tour de France, et incapables d’analyser ou de revendiquer plus loin que leur bouchon de réservoir, nous reproduisons la même représentation du peuple que celle que Macron a dans la tête. (…) Se construire une conscience politique, c’est long. Moi ça m’a pris une vie, alors soyons respectueux de ce qui se joue sur les ronds points. J’ai discuté avec un pépé jaune qui avait bossé chez citroën rennes 37 ans. Un mec gentil comme tout mais pas syndiqué et pas politisé. Je ne sais pas ce qu’il vote. Mais lui s’est fait toute la journée et ça caillait. Pas moi. »
Le gilet jaune devient dans ces conditions un euphémisme pour « prolétaire », terme qui a été invisibilisé dans les débats publics depuis de nombreuses années, mais qui reste dans nos imaginaires comme mode de classification. Évidemment, il est bienveillant Lepage, il aime le prolo, il l’exalte même. Seulement, il se place au-dessus de lui, parmi celles et ceux qui savent et à qui on peut donc demander des comptes. En exonérant les prolétaires présent·es sur les ronds-points ou dans les émeutes d’avoir à répondre de leurs actes parce que précisément ils et elles sont prolétaires, il les essentialise.
Autrement dit, le fait d’être raciste, homophobe et dépolitisé (voire « mal politisé » si on lit entre les lignes) ne relève dès lors plus des caractères individuels de certain·es mais d’une composante intrinsèque, d’une sorte de « nature prolétarienne ». Le prolétaire est alors perçu comme un ensemble indifférencié, réduit ici à une page jaune. Toute critique serait alors fondamentalement une attaque de la classe laborieuse en vertu de son appartenance de classe, d’où l’emploi de l’expression « mépris de classe ».
Cette positon correspond parfaitement à la définition de la condescendance, c’est-à-dire une bienveillance teintée d’un sentiment de supériorité et de dédain. Il nous semble donc adéquat de qualifier l’attitude de nombre de camarades de condescendance de classe.
Ajoutons que pour qu’il y ait mépris de classe, il faudrait déjà que l’entité gilet jaune fasse classe. Or ce mouvement est interclassiste en ce qu’il agglomère du lumpenprolétariat, des précaires, des professions intermédiaires, des petits commerçants, des patron·nes de TPE et PME. Il n’y a, à strictement parler, pas de « classe jaune » que l’on pourrait mépriser.

La condescendance de classe, c’est refuser au « peuple » l’accès à l’espace politique

Cette condescendance est problématique sur le plan politique, à plusieurs égards :
  • Réduire toute critique à du mépris de classe, c’est refuser de voir que nombre de critiques émanent, précisément, de personnes d’extraction sociale modeste et s’appuient, précisément, sur leur vécu en milieu populaire.
  • C’est aussi fournir un paravent bien pratique pour empêcher la critique des comportements racistes, sexistes ou homophobes qu’adoptent les personnes mobilisées, quelle que soit leur classe sociale.
  • Renoncer à tout jugement critique sous prétexte qu’un mouvement serait populaire, c’est nier au « peuple » sa capacité à faire des choix éthiques et politiques. C’est donc, en leur refusant d’avoir à répondre de leurs actes sur ces plans, exclure les classes populaires des interlocuteurs légitimes et de l’espace démocratique. Les personnes issues des classes populaires sont déjà très faiblement présentes dans l’espace médiatique et politique. Refuser à celles qui le font de les écouter sur le plan politique - et le cas échéant de les combattre sur ce plan - c’est contribuer à leur infériorisation.
  • Cette condescendance révèle enfin la distance qu’entretiennent celles et ceux qui l’adoptent avec celles et ceux qu’ils appellent « le peuple ». Il ne faut vraiment avoir aucun contact avec des ouvrier·es et des employé·es pour pouvoir affirmer, toute honte bue, qu’ils et elles seraient tou·tes indifféremment dépolitisé·es, racistes, homophobes ou sexistes. Outre que c’est insultant, c’est objectivement faux. Ce « peuple » que nous mépriserions est totalement fantasmé.
Une des conséquences de la condescendance de classe est de ne pas identifier les fachos pour ce qu’ils sont mais de croire voir « le peuple » en eux. Camarades, si vous voyez un fasciste agiter un drapeau bleu blanc rouge en hurlant « on est chez nous » sur une barricade, ce n’est pas « le peuple », c’est quelqu’un qu’il faut dégager.

Collectif Athéné Nyctalope

samedi 8 décembre 2018

Le pouvoir n'est pas à conquérir, il est à détruire !

Nouveau morceau du groupe lyonnais "Les cris du béton", "Le pouvoir n'est pas à conquérir, il est à détruire !" est extrait du 2èmè album "Let's fight and dance !", sortie prochaine
https://lescrisdubeton.noblogs.org/




Paroles : 

Le pouvoir n'est pas à conquérir, il est à détruire.

La servitude moderne est une servitude volontaire, consentie par les foules qui vivent à la surface de la terre. Elles achètent elles-mêmes toutes les marchandises qui les asservissent toujours un peu plus, tout en les obligeant à courir derrière un travail toujours plus aliénant. Elles choisissent, de fait, elles-même les maitres qu'elles devront servir. Le meilleur de leur vie leur échappe mais elles continuent car elles ont l'habitude d'obéir depuis toujours. Devant la désolation du monde réel, il s'agit pour le système de coloniser l'ensemble de la conscience des esclaves. Voila le réel visage du totalitarisme moderne marchand que l'on appelle aussi démocratie libérale. Les propositions de réformes du système capitaliste mondial ne sont que de naïves illusions qui permettent à celuici de perdurer grace à quelques semblants de démocratie. Concrètement, les réformes proposées par quelques groupes politiques et associatifs ne changent rien aux rapports sociaux actuels et ne font qu'accroitre la soumission massive des populations aux pouvoirs politiques et marchands. Une société qui soit vecteur d'émancipation collective et individuelle, n'est pas envisageable sans la destruction complète des oppressions qui sont à la base des sociétés patriarcales et capitalistes. La destruction de cette société totalitaire n'est pas une affaire d'opinion. Elle est une nécessité absolue dans un monde que l'on sait condamné. Nous ne voulons donc pas une amélioration du système politique, social et économique en place, nous voulons son remplacement par des systèmes de vie collective autogérée, au sein desquels chaque personne a son mot à dire, dans lesquels l'entraide est le but, et non la concurrence.
Le pouvoir n'est pas à conquérir, il est à détruire !